Chronique des jours lents – 27 mars

« Je n’écrirai pas
Ces faons qui pour mieux nous séduire traversent l’asphalte sans souci de l’automobiliste
Le bénéfice de l’altérité
La liste inconvenante des petits miracles » *

Dit Arnaud Delcorte dans un de ces textes visionnaires dont les poètes, les vrais, ont le secret. Car la tentation est humaine, si humaine, de consigner les notes d’espoir dans le carnet numérique des profils et comme ce carnet se feuillette de manière trépidante, d’en rajouter encore et encore, pauvre petits contrepoids face au grand Malheur insidieux.

Oui, tandis que le mot-clé unique de communication, l’angle de vue et le biais cognitif de toute chose porte le nom d’un virus exterminateur d’humanité, les eaux apaisées brillent par leur transparence à Venise; oui, il est vrai qu’un puma descendit dans une rue sous couvre-feu à Santiago; oui, la Chine va interdire le commerce alimentaire des animaux sauvages; oui la pollution atmosphérique se dissout dans le silence des avenues; oui les oiseaux chantent et s’enhardissent à fréquenter nos chez nous soudain moins civilisés; oui des ingénieurs créent des solutions thérapeutiques et sanitaires en deux semaines alors que les procédures habituelles, l’absence d’urgence et d’intérêt économique n’auraient peut-être pas aboutis… oui, des femmes, des hommes cousent des masques, font des courses, aident des centres spécialisés en manque de personnel bénévolement, s’occupent des démunis abandonnés de tous…

Et pourtant, pourtant… faut-il se raccrocher uniquement à cette « liste inconvenante des petits miracles ». Comprenez-moi, je me réjouis, je tiens le cap grâce à elle, mais elle ne suffira pas. Car cette phrase sonne comme un avertissement à ne pas se bercer trop facilement d’illusions en ces jours de crise où nous remisons nos libertés sans garantie aucune, confinés volontaires presque plus que forcés, et acculés à reporter toute foi et toute confiance pour un demain différent.

Il faudra bien que quelqu’un le dise : jamais dans l’humanité contemporaine, autant de gens n’ont été privés de l’ensemble des libertés qui font leur humanité. Jamais, jamais, nous n’avons connu une restriction si absolue de nos droits fondamentaux : nous sommes tous assignés à résidence, voire, selon notre espace et notre solitude, en prison.

Presque trois milliards de gens sont quasiment emprisonnés.

Pire encore, nous avons perdu le droit de nous aimer. Aimer de baisers ton petit copain quand tu as 15 ans, aimer de bras et de chaleur ta mère, ton père quand ils sont à risque, aimer de rire et de danses tes amis, tes voisins, rencontrer quelqu’un de nouveau, partager le pain, le café, le thé avec lui. Consoler les vivants au chevet de leurs morts.

Même les défunts ont perdu leurs droits.

Souvenons-nous de cela: nous avons accepté de sacrifier tout ce que nous avions de plus cher (aimer de peau, apprendre ensemble, voyager loin, nouer des relations nouvelles, être insouciants) pour que le plus grand nombre survive. Nous avons fait le plus grand des sacrifices possibles à l’échelle des nations : remiser tous nos droits.

Donnons-nous la chance de laisser notre résistance émerger de cette retraite forcée. Oui, nous voulons un autre demain. Et ce demain, humain, noué, solidaire, créatif, ingénieux, écologique, durable, populaire, responsable, critique, divers, ouvert, intelligent, culturel, bienveillant et altruiste, nous le défendrons avec le seul droit qui nous reste, chacun planqué derrière son écran : le droit de libre expression. Utilisons-le, celui-là ne s’use jamais. Et surtout, n’oublions pas de nous hisser très haut, pour voir au-delà, sur les épaules de nos proches et de nos mondes morts.

 

* citation d’Arnaud Delcorte, in « Ecume Noire », L’Harmattan, 2011.

 

 

 

 

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2 réflexions sur “Chronique des jours lents – 27 mars

  1. personne ne peut vous oublier Brigitte. Dans mon coeur et ma tête, vous êtes cette âme d’Avignon, qui marche, écrit, photographie, le coeur au bord des yeux, la résistance têtue et ancrée dans le meilleur du monde. Je vous embrasse, surtout, prenez soin de vous.

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