Chronique des jours lents (25 mars)

 

Je n’ai jamais su écrire face à l’épreuve. Mes silences sont souvent révélateurs. Mon esprit se recroqueville, comme après un uppercut. Je ne perds pas les mots, mais la voix. J’accuse, dit-on, le coup. Et cette accusation est mutique. Je m’étais promis d’écrire. Pour marquer le temps, poser des cailloux dans l’indistinct, pour garder souvenir aussi. Mais au fur et à mesure de la montée de la tension internationale, la pression intérieure a augmenté jusqu’à devenir aiguë. Car il y a ceux qui sont isolés et souffrent loin de tous soins. Les médecins ne se déplacent plus quelle que soit la pathologie et tant de gens se sentent abandonnés. Une amie à deux doigts de… , et j’ai eu peur, mais ça va mieux. Mon beau-père, très affaibli depuis des semaines par une inflammation, hospitalisé hier après tant de tergiversations : s’il choppe le virus, il y reste. Les mails qui continuent à crépiter. Ma plus jeune fille en « évaluation formative à distance » qui doit suivre un horaire millimétré, qui reçoit des injonctions quotidiennes par mail, à 11 ans, comme si nous étions des relais des professeurs, qu’on n’avait pas notre propre boulot à assumer, ni tenir la barre du quotidien ni encadrer mes propres élèves. Les policiers qui t’arrêtent pour que tu les instruises de ta sortie en penchant vers toi leurs visages bonhommes, sans masque, après avoir parlé à toute la file de voitures devant toi…. Et puis la mort d’un poète, Rio di Maria, si soudaine et si triste. Le cœur foudroyé. Lui, la bonté, le pain humain, la douceur malicieuse.

Et soudain le confinement devient non pas une cage de Faraday qui me protégerait des orages médiatiques, derrière mes murs de livres et mes empans de jardin, mais une cocotte-minute, le couvercle bien lourdement et hermétiquement ajusté au temps, à l’espace de vie. La lenteur n’exclut pas la densité. Elle la travaille au contraire, pour en explorer les confins. Là, où le silence fait place à un verbe saturé, inaudible, exacerbé. Un verbe qui se tait. La mort de l’âme.

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