Chronique des jours lents (J + 8)

Il y a deux sortes de folies qui naissent de la confrontation à cette lenteur excessive du temps. L’une abaisse l’Homme et quelques fois le jette hors de son humanité; l’autre le hisse au-delà du raisonnable, dans ce qui rend son espèce unique et enthousiasmante.

Dans la première, nous décomptons avec horreur depuis quelques jours ces comportements insensés qui s’opposent à tout principe de responsabilité envers soi et envers la société. Cette folie qui fait piller les magasins, braver les barrières sanitaires, exporter ses microbes dans les zones saines comme à la campagne, cracher sur l’employé par frustration, voler des masques, les thésauriser, mettre sa liberté individuelle avant sécurité de tous, demander à des soignants d’aller habiter ailleurs, dénoncer les menues entorses des voisins aux autorités, chasser les SDF et les migrants des derniers services et aides accessibles, débloquer de l’argent pour les indépendants avant de débloquer de l’argent pour acheter des respirateurs aux hôpitaux, ….

La seconde est la noblesse, la couronne flamboyante de l’âme humaine. C’est sa créativité, son humour, sa force de liens, sa résistance incongrue, son inventivité de recherche et son ingéniosité, sa joie envers et contre tout, sa solidarité improbable… Comme coudre des masques de protection avec des soutiens-gorges pour des gardes malades, trouver un moyen inédit de tester la présence du virus, détourner des chansons pour en faire des campagnes sanitaires ou pour se moquer de nos frustrations, inventer des défis, des jeux, des chaînes de partage. Et la pire, la plus inacceptable par l’être raisonnable : choisir la voie du sens, du bonheur, du goût, du désir, de l’espoir.

Raison et responsabilité. Antonymes plus souvent qu’il n’y paraît. Il n’y a rien de raisonnable dans notre réalité ultralibérale et mondialisée à rester confinés sans travailler autant, à vider les écoles destinées à augmenter l’employabilité des jeunes, les lieux de commerce, les transports en commun, les avions, le tourisme, les bars, les lieux de spectacles, à laisser chuter Jones jusqu’au fin fond du Down. Et pourtant, la responsabilité nous y amène. La raison est rarement bonne conseillère. Elle est « ce qui cause nos tourments », comme le dit la comptine. La responsabilité pourtant se marie très bien avec nos loufoqueries, nos obsessions positives, nos singularités, nos extravagances. Elles font une alliance heureuse, bravache mais contre l’industrie de mort qui nous a mené là.

La raison voudrait que je ne continue pas ce Xe journal de confinement. Sauf que ce n’est pas un journal, c’est ma folie à moi, mon plaisir personnel « car je dis que les bonbons, valent mieux que la raison ».

 

 

 

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Image : F. Noël

 

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