Chronique des jours lents (J + 5)*

L’indistinct est ce qui se rapproche le plus des racines de la peur. Tous les procédés de suspens jouent sur ce flouté des sens et du sens. La contagion est invisible, silencieuse, tapie dans les gestes quotidiens, lente à vous déclarer bataille, tant et si bien qu’on ne la sait ni proche ni lointaine. Elle se vête de on-dit et de fantasmes. Elle doit s’incarner, on la guette, on la scrute, mais elle n’a ni couleur, ni odeur. Ni bubons, ni pustules, ni taches, ni jaunâtre carnation. Alors on l’invoque dans des réflexes de survie archaïques : fuite ou combat dont les supermarchés sont les théâtres ultimes. La peur tapisse tout, s’introduit dans nos sens, en altère l’innocence ou la pureté.

Pourtant, la retraite domestique fait son oeuvre. On suit moins l’événement sur les médias et sa progression puisqu’il nous a rejoint. On n’oublie pas, on s’adapte. L’indistinct prend une forme, inattendue, celle d’une atomisation des masses, d’un corps social éclaboussé en des myriades de monades, chacun portant en soi la vérité de l’ensemble et par là même, devenu tacitement solidaire. Et non plus solitaire. Et lentement, la peur s’étiole. Et fait place à ce courage des humbles, qu’on appelle la débrouille.

*

L’ennui doit tarauder l’humain. C’est dans son génome. En fait, je suis un être génétiquement modifié. Ou j’ai un atavisme. Je me pose la question, tant il m’apparaît que je souffre déjà de surmenage après 24 h de reprise de travail à distance. Sachez qu’en tant que professeur d’environ 200 élèves, l’enseignement à distance c’est un challenge. Deux sites, 4 années d’études différentes, aucune plateforme pré-installée. Des élèves qui sont réactifs, d’autres pas, certains qui prennent des pseudos, d’autres qui n’ont pas d’emails, des parents sans ordinateurs, des consignes à faire passer à distance, trois boîtes mails (la mienne, celle que l’école m’impose, celle que l’école m’avait imposé pour distinguer mon adresse prof de mon adresse de parent) et sur les trois, plus le groupe FB des membres du personnel, ça crépite de messages. D’envois, de concertations, de fiches pédagogiques, de soucis d’élèves, de consignes directoriales ou ministérielles. Puis, en tant que parents, je reçois aussi les mails de l’école ou de l’académie pour donner du travail à distance à mes enfants. Et pendant ce temps là, il fait BEAU ! le soleil brille. J’ai réussi à m’échapper deux heures dans le jardin sinon je devenais folle. Ma plus jeune fille qui elle, connaît l’ennui, tourne autour de moi, avec sa petite moue de martyr. Mais bon, je viens de lui créer une boîte mail, elle gérera ses professeurs sans moi et elle trouvera cela très amusant.

Et dans tout cela, faire des courses dure des plombes et est hasardeux. Mon mari, entre deux déploiements et téléconférences, a pu se procurer une bonbonne de gaz pour la cuisinière, en cachette, car s’ils livrent du mazout, ils ne peuvent plus ouvrir leur échoppe pour fournir les particuliers. C’est bon, on pourra manger chaud ce soir.

Derrière nos façades silencieuses, nous travaillons. La Belgique découvre le télétravail massif. Et cela n’a pas l’air de poser tant de problème que ça. Les gens s’y mettent avec civisme et application.

 

* le 18 mars : jour de début de confinement général de la population suite à la déclaration du gouvernement provisoire et du conseil de sécurité belge.

 

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