Au coeur de la ville (nouvelle)

« Sur ma couche, la nuit, j’ai cherché celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché mais ne l’ai point trouvé ! Je me lèverai donc, et parcourrai la ville. Dans les rues et sur les places, je chercherai celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché, mais ne l’ai point trouvé ! Les gardes m’ont rencontrée, ceux qui font la ronde dans la ville : “ Avez-vous vu celui que mon cœur aime ? ”  » Cantique des Cantiques, 3.

Je me suis perdu à toi, à ta vue, à tes bras. Ce n’était certes pas le projet qui m’avait mené là, mais insensiblement, tandis que mon corps processionnait parmi le flux de la foule, pulsé par ces saccades qui meuvent les artères principales jusqu’aux faisceaux denses du Centre, mon corps m’a dépossédé de toi. Il s’est comme instillé dans le grand cœur rouge de la ville, ses pavés, ses briques et ses arcades.

Je revois ton visage à demi engoncé dans les draps. Ta main à peine délacée de la mienne. Et partout, sur les meubles jusqu’aux aplats du plancher, le matin suintant comme d’une huile d’essence rare, tout en rondeur cuivrée. Dessous la table, nonchalante, ta paire de sandales rouges luit. Je bois un thé amer debout, mange d’une main, les clés de voiture dans l’autre, la sacoche déjà sanglée contre mes reins et chaussé de ce cuir noir qu’affectionnent les hommes d’argent. Je reste quelques instants inutiles, surnuméraires, à m’émouvoir de tes pieds menus – leur absence sous ce siège m’est déchirante présence – leur chair rosée que le soleil va réchauffer pour ton second sommeil.

Le long des chaussées qui s’emboîtent et m’emportent, l’herbe abonde, première pousse puissante d’avril. Derrière les vitres closes, aucun bruit n’accompagne l’excitation du vent. Spasmodiques, les languettes herbeuses s’allument de reflets argentés. Ce monde est d’une eau de vieux fleuve et subit ses passions comme agité de siècles lents au mourir. Et à son humeur, mon esprit balloté s’éteint docilement.

Sur le pas de la porte, j’avais fait le mouvement de poigner dans l’once de pétales vermeilles détachée d’un prunus en fin de floraison. Je m’étais ravisé à la vue des dentelles sanguines, comme cousues à l’ourlet des pelouses. Certaines collaient aux linteaux de la porte d’entrée, signant d’un augure incertain mon départ au travail. Toi lasse, dans la chaleur tout encore nouée de nos étreintes. Moi, pris dans le tourbillon d’un souffle aigre, étranger déjà.

Mel remplissait l’habitacle de sa voix. Il précipitait son débit, pressait sur son souffle, avide de se déverser, de purger son we, d’essorer chaque souvenir de son mini trip en amoureux à Florence. Bientôt il éprouverait le moment de se taire. Pris d’un vertige, mon ami tendrait la main vers la radio pour écouter le monde claudiquer jusqu’à nous et laisser l’autoroute dévider ses kilomètres. Cette fois, il eut beau tourner le bouton, sur toutes les chaînes des chansons printanières crépitaient des airs sans transition ni voix d’animateur.

A l’entrée de la ville, un mur neuf nous retint d’apercevoir le paysage urbain. Il n’était plus possible de deviner au-delà l’imbrication des maisons de maîtres, les immeubles de commerces et les parcs fendus de trams. Seuls quelques clochers, quelques tours carrées dépassaient encore. Mel remarqua que l’une d’entre elle, cependant, était en train de se fondre dans le ciel, enveloppée de longs rideaux réfléchissants. Quels ouvriers travaillaient à cet effacement ? Et qui avait posé ce mur durant le repos hebdomadaire ? Mel ne parlait plus. J’avais troqué mes lunettes de soleil pour mes verres habituels et le cou tendu, je scrutais tous les angles de vue pour comprendre la métamorphose de l’environnement. Là où, la semaine dernière encore, l’autoroute pénétrait sous la ville par un tunnel courbe, un passage restait aménagé, comme une souricière dans une palissade. Plus étroit cependant, il absorbait avec lenteur les voitures. Nulles échappatoires possibles. Il fallait suivre la route, aucune issue ne permettait de la quitter ou de s’éloigner de la cité sitôt mû par un mouvement de précaution légitime. Le mur nous surplomba de ses trente mètres de béton bleu perle, d’une couleur coulée dans la masse. Sa surface avait le grain lisse, mat comme un ciel de printemps traversé de fréquentes averses.

Je pouvais distinguer quelques visages de conducteurs. Certains semblaient absorbés par une routine qui les laissait encore ignorants des bouleversements dans lesquels ils évoluaient. Ils avaient adopté la tête patiente et rêveuse de l’automobiliste piégé dans un embouteillage. D’autres, les épaules rentrées et les mains crispées sur le volant écarquillaient les yeux d’angoisse. L’un, prit de panique, stoppa sa voiture de biais, et voulu sortir. Dans l’ombre du tunnel, des hommes en uniformes bleu ciel, agitaient des lampes torches roses avec force de tourniquets. Un groupe d’une dizaine émergea et marcha résolument vers le réfractaire, puis la scène disparut dans mon rétroviseur.

Au sortir du tunnel, Mel et moi pûmes constater la mutation radicale de la ville. Les voies rapides étaient éventrées en profondeur, des panneaux de déviations envoyaient les voitures sur la gauche ou sur la droite, sans davantage d’indication de destinations finales. Des ouvriers déversaient des tonnes de terre sur les artères inaccessibles, d’autres plantaient des arbustes en rangs serrés camouflant peu à peu le trajet familier. Quelques centaines de mètres plus loin, tout effort de réminiscence d’anciens itinéraires s’avéra vain, il ne servait plus à rien de tenter de se retrouver dans la ville, des trous béants dans les pâtés de maison dessinaient des voies nouvellement tracées, toutes étriquées, pour la plupart sinueuses et très souvent escarpées. De la caillasse les recouvraient et déjà des voitures s’y hasardaient, manœuvrées par des hommes et des femmes mystifiés par la géographie mouvante de la ville.

Je vais arriver en retard, murmura Mel. Je restais silencieux, concentré sur l’impossible réponse à apporter à cette déclaration. En retard pour quoi, pour qui ? Quelle mission, quelle tâche, quels collègues, quel plein ou quel vide trouverait-on à l’heure ouvrable. Et quel retour serait encore possible à l’heure de fermeture ? Quels bras, quel achoppement de pieds sur l’escalier, quel bonsoir tout suave de baisers, quel visage aimé nous attendrait. Y avait-il une issue à ce périple ? Là ! s’écria Mel, comme pris d’une joie enfantine, c’est mon immeuble, dépose-moi au coin. Il poussa la portière, se pencha, cordial, toujours poli. Me fit les remerciements d’usage sur un ton à peine altéré. Hésita à repartir, se pencha vers l’habitacle. Adieu, lui dis-je dans un triste sourire. Il éclata de rire, un peu surpris. Puis tourna les talons et s’enfonça dans une venelle fraîchement tranchée qui menait à l’enseigne de son employeur.

Je suivi une pancarte rosâtre désignant la direction du Centre-ville. Les voitures s’y agglutinaient, bêtes rampantes à la conscience indistincte, presque pressées d’en finir. La brique pillée avait définitivement remplacé le bitume et des cabanons de bois pâle couvraient à présent toute la surface des anciennes rues. Des marchands les investissaient suspendant des enseignes artisanales. Fruits, papier, montres, sandwiches, chaussures, parapluies, casquettes… Des étals s’organisaient, dans un ordre nouveau sous l’œil martial des hommes vêtus de bleus clair.

Et toi, mon aimée, mon giron, mon agnelle, retrouverais-je un jour ton jardin? Le cœur de la ville pulse et je m’y dirige. Mon corps a été précipité dans ces boyaux, poussé toujours plus avant. J’ignore où aboutir, si aboutir a encore un sens. M’éloigner en contre sens de toi, l’unique signification de mes éloignements et me voilà coupé de toi, coupé de l’ivresse du retour. Comment repartir si jamais je n’arrive ? Et dans quelle ruelle poser mes chaussures, battre ma semelle, me délester de mon manteau, poser ma sacoche, stopper ma course, dessiner ton visage, retrouver ton regard et m’y trouver enfin ?

 

 

 

 

Nouvelle initialement écrite pour le site de Lise Genz L’ECRITOIRE, et publiée le 16 avril 2014

 

 

 

 

(photographie : Florence Noël)

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