Un thé de trop

Une ombre à croisé derrière les rideaux.  Suzanne pressent que quelqu’un  va frapper à la porte. Bientôt résonnent trois coups, de cette manière pudique mais insistante qu’elle croit reconnaître. Suzanne hésite à chausser ses pieds nus, à vêtir un châle sur son top de nuit. C’est jour de paresse, jour d’entre soi, elle aime cette intimité lasse. Pour cette fois, je n’ouvrirai pas, se dit-elle. Mais sa main est déjà sur la poignée tandis que se dessine dans l’ouverture le visage de Malick. Il ne manque rien à Malick, ni œufs, ni pain, ni farine, ni lait. Rien qu’il vienne quémander à sa voisine. Il ne laisse pas traîner ses yeux sur ses épaules nues, ni sur sa poitrine qui affleure. Son regard est très en dedans, un regard gris pâle, qui détone avec son nom de roi oriental. Suzanne l’invite à sa table, sort une seconde tasse, s’apprête à verser un café. Un thé, l’interrompt-il, et ce sont là ses premiers mots. Suzanne a envie de  monter le chant de Cesaria Evora  qui peuple son living, pour tapisser cette rencontre d’un silence plus pudique. Elle fait glisser son doigt sur la tranche du roman qu’elle avait entamé, une heure auparavant. Un pincement de regret. Le thé prêt, Malick la regarde enfin. Je vais être père dit-il. Il n’a pas de femme, se rappelle Suzanne. Elle lui sourit, c’est une nouvelle joyeuse. Il la fixe, neutre, sans effusion : je vais devoir déménager. Avec elle dit Suzanne ? Qui elle ? répond-il le visage soudain animé. Ben, sa mère, répond Suzanne en lui tendant son thé. Elle s’assied en vis-à-vis, attend. Malick soupire, puis lui sourit enfin : mon père est mort hier. Suzanne fronce les sourcils, adopte un visage désolé. Je dois y aller, je voulais juste, dit-il… je ne sais plus. Il avale le thé encore fumant, d’une lampée, se lève. Je voulais juste que tu saches. Déjà il se lève, marche vers la porte,  fait demi-tour, lui applique un bref baiser sur la joue, comme on s’acquitte d’une civilité, merci dit-il. Il est parti. Suzanne prend le livre en main, puis le referme. Ce sera pour une autre fois je pense. Elle hausse le son de sa musique.

 

*

Suzanne devait travailler aujourd’hui. Mais il pleut, il bruine plus précisément et Suzanne a mal aux entrailles. Sans compter ce gong qui bourdonne dans ses tempes. Suzanne se traîne presque chaque jour. Il y a dix mois que tout décline. Après la visite de Malick, se souvient-elle. Cet étrange jour où il avait déposé dans sa cuisine deux fils enchevêtrés, un de vie et un de mort.  Elle avait tenté d’en tisser une histoire sans jamais en trouver la trame. Depuis, elle n’arrivait plus à lire ces romans surfaits, où tout se dit et se résout. Un jour de septembre, elle avait croisé Malick en rue, portant contre son épaule une toute petite fillette. Il souriait. Quand Suzanne a demandé comment allait sa femme, il l’a regardée étonnée : bien, très bien. Il y a dix jours, Malick est mort. Il avait un cancer de la gorge. Un truc long, qui rongeait sa voix, ses muscles, son allure. Suzanne n’a pas pu aller à la cérémonie d’adieu. Elle avait trop mal au ventre. Elle regrette. Quelqu’un frappe à la porte, elle voudrait que ce soit lui, prononcer son nom, dire qu’il manque. Qu’il manque à sa petite fille, à sa femme qu’elle voit à présent passer chaque jour précédée d’une poussette. Qu’elle peut faire quelque chose, peut-être, pour elles, qu’il suffit qu’il demande. Qu’elle a du temps maintenant. Justement, à la porte c’est lui. Il affiche une tête un peu grise qui cadre mal avec son nom de roi oriental. Au milieu, un sourire tendre. Il se tient dans l’embrasure de la porte : je ne voulais pas te déranger dit-il, juste que tu saches…. entre, elle  a dit « entre » mais elle sait que ceci est une chimère. Il s’assied, il parle. Longuement, il dévide l’écheveau de son histoire, il met la trame derrière chaque ligne de vie, il tisse. Il s’arrête souvent, la regarde et lui sourit : tu comprends, tu vois, tu imagines ? Elle acquiesce, elle boit son visage, avale ses paroles. Il se lève comme la première fois. Dépose un baiser identique, un peu plus chaleureux, peut-être. Je reviendrai, dit-il, je reviendrai bientôt. Tu fais un thé délicieux. La lumière du dehors absorbe sa silhouette, muette et fluide dans le matin d’automne.

 

*

 

Suzanne ne sait pas bien ce qu’elle a aujourd’hui. Elle s’est réveillée au pied de son lit. Elle tâtonne, ouvre les lampes, descend, c’est l’hiver et le jour ne viendra que très tard. Elle se prépare un thé, glisse une cuillère de miel, un zeste de citron. Tousse. Sa toux résonne en écho, dehors. Malick lui sourit de derrière la fenêtre. Elle court, elle lui ouvre, elle se jette dans ses bras. Je suis revenu dit-il, il rit. Un chapelet aigrelet, un peu ingénu, de notes discordantes. Il lui serre les épaules. Je n’y croyais plus lui, répond-elle, je n’y ai jamais cru. Il la considère avec amusement : je n’avais pas besoin que tu y croies pour exister. Je ne suis pas le fruit de ton imagination. Je suis là, j’y reste. J’avais trop honte, tu comprends. Il me fallait revenir. Comment vas-tu à présent ? Je vois que tu as repris le travail. Tu n’as plus besoin de tous ces cachets pour tenir debout. Tu vois clair, tu es lucide, tu es donc prête. N’est-ce pas ? Tu voulais tant faire pour moi quelque chose. Tu te rongeais dans ce regret, cette sorte d’amour absolu, moi qui n’étais qu’un simple visage sans histoire à tes yeux. Allons, rit-il, c’est l’heure, il faut partir. Un revenu, pour un parti. Ainsi va la règle, c’est ton tour. N’aie crainte, tout va se passer aisément. N’hésite pas à faire étape quelque part pour aller prendre un thé…. Il lui sourit encore. Suzanne le fixe sans émotion. Une bourrasque glacée bouscule le lustre du hall, une fenêtre claque à l’étage. Dehors, une aube très blanche étend son linceul sur les prés.

 

 

 

(photographie : Florence Noël)

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Une réflexion sur “Un thé de trop

  1. Des pièces détachées, comme celles d’un puzzle, en passant de la terre au ciel, et tout finit par s’agencer…C’est beau, comme est belle quelquefois la tristesse…

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