Demain, tout ira bien

 

─ Demain on part. Demain, tout ira bien. Demain ça ira enfin, tu sais, ça ne pourra qu’aller.

Marc la regarde, elle louvoie. Il déteste ça. Ça lui hérisse l’échine, cette manière de vernir tout trouble d’une mixture de clichés. Il feint de remuer les saucisses qui suent leur suc sur les grilles du barbecue.

─ Vraiment ? marmonne-t-il, on ne dirait pas…

Du fond de son transat, Abigaël le regarde. Un regard de brute qui s’agrippe de face. De profil pourtant, telle qu’on la voit de la route, elle adopte cet air alangui, cette moue douce de petite fille exquise.

─ On ? il n’y a que toi ici, toi et moi. Tu ne me crois jamais n’est-ce pas ? Je ne comprends pas pourquoi je t’aime tant, c’est insensé cet amour de toi, cette patience que j’ai malgré ces doutes que tu distilles sans cesse.

Marc la regarde en coin. Le scorpion a relevé légèrement sa queue, le venin perle, mais elle n’ira pas plus loin maintenant, il le sait. D’expérience, il le sait. Elle se contentera de lui signifier ses manquements : elle aime, lui doute. Que répondre ? Il a tant répondu déjà, se justifier, rentrer dans le jeu des méandres, des chausse-trappes, risquer un mot qu’elle retiendra dans dix ans encore pour lui resservir tout chaud, entre la poire et le fromage.

─ Voilà, reprend-elle, tu boudes. Tu choisis l’ostracisme, tu m’infliges ce silence, aucun courage, aucune conscience. Mec mou. Mou du cœur, mou des couilles. Pourquoi je t’aime tant, pourquoi…..

Marc tourne le dos, puis se ravise. Il fulmine, s’apprête à répliquer, voit l’œil luisant d’Abigaël : un lac bleu, tout au fond frissonnent les paillettes de la victoire. Sa langue s’agite malgré lui et prononce :

─ Parce que tu m’aimes ? Vraiment ?

Le « vraiment » est de trop. Moins de mots ; il n’arrête pas de se le répéter, moins de mots. Tout ce qui dépasse aura la tête coupée. Abigaël c’est la reine de cœur d’Alice au pays des merveilles. Il est le lapin blanc. Mais il ne sait plus après quoi ou qui il court….

─ Pardon, je vous dérange ?

Marc et Abigaël pivotent ensemble vers cette voix qui fait irruption par-dessus la haie basse du jardin. Marc entend presque distinctement un petit « plop ». Celui de la bulle qui éclate. Fin du tête à tête meurtrier. Il se recule d’un pas, observe, souffle, s’apprête à jouir de cette récréation inopinée.

La posture d’Abigaël change, imperceptiblement, elle redresse son torse, sa tête s’incline, un faible sourire l’éclaire, elle amorce un pas d’accueil. L’étranger lève les yeux sur elle.

─ Vous désirez… quelque chose ?

Elle a ajouté ce « quelque chose » avec un grain d’hésitation dans le déroulé de la phrase. La chute a cueilli les graves à la limite du suave. Evidemment, l’étranger est un homme, un randonneur hâlé et bien bâti. Ce ne sont pas des mots « en trop », se dit Marc, ce sont des mots qui font la différence entre « vous nous dérangez » et « j’ai tout le temps, faisons connaissance ». Contrairement à ses sujets, la reine de cœur connaît le poids exact de chaque mot. C’est pour cela que seule elle a le pouvoir de trancher les têtes. Instinctivement, Marc caresse l’arrière de ses oreilles, frotte sa nuque, s’écarte encore d’un quart de pas.

L’étranger a frissonné. Marc sait pourquoi. Il a rencontré les yeux de chat d’Abigaël : deux mandorles aux couleurs changeantes. Des yeux fascinants. Des miroirs d’émotion. Tout le monde s’y leurre, même les femmes. Car Abigaël n’a que les émotions des autres. Si elle offre son visage avec science, elle peut répandre chez l’interlocuteur un enchaînement de plusieurs affects. En trois secondes, le chaland est hameçonné, troublé, conquis. Traits mimétiques : il se détend ;  moue avenante et douce : il s’intéresse. Vient la banderille plantée en plein ventre : ses yeux ensorceleurs qui vous renvoient exactement ce que vous attendez, quoi que vous attendiez. Marc n’en revient pas, bien qu’il connaisse sa femme depuis des lustres, il cherche encore à étayer ce pouvoir de quelque raison raisonnante.

─ Désirer quelque chose ? oui ! enfin, désirer, c’est un bien grand mot, j’aurais voulu juste un renseignement.

Ca y est, il est engrammé. Le mot « désir » est encré en lui de manière indélébile associé aux yeux de chat de SA femme. Mais comment fait-elle se dit Marc, pour qu’en deux mots elle les ferre tous. Marc attend le final, le sien, qui ne va pas tarder. Les saucisses sentent le cramé, un signe qui ne trompe pas

─ Oh, mais vous avez une blessure à l’épaule. J’ai tout ce qu’il faut à l’intérieur pour vous soigner.

Abigaël s’est redressée avec une lenteur lascive et du bout de ses ongles vernis elle effleure l’étranger qui le devient instantanément beaucoup moins. Il se produit alors un phénomène trop familier dans le chef de Marc : la scène se joue comme s’il était absent du cadre, invisible ou pire, parasite négligeable. Il observe sa femme se mettre debout et envelopper les épaules de l’étranger dans son mouvement de migration vers la maison. Il s’entend expirer l’air retenu dans ses poumons tandis qu’ils disparaissent, intimement avalés par la porte du jardin.

Marc trouve un intérêt soudain aux saucisses qui se racornissent sur le grill, rendant leur dernier jus dans un pschit dérisoire. Il fouille dans la boîte frigo, en sort deux jeux de brochettes. Se ravise, en rajoute une troisième : elles devraient être prêtes dans une vingtaine de minutes. Au moment précis où deux ventres vides se rappelleront son existence.

─ Cette fois, elle ne trouvera rien à me reprocher, murmure-t-il d’un ton rageur, avant de s’abandonner à la contemplation d’une minuscule tache de sauce sur son pantalon.

 

(photographie : Florence Noël)

 

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