Variations sur une cuisine (3)

 

C’est l’heure noire où les quinquets grésillent leur bout de mèche dans des volutes grasse de suie. Gus s’étonne à quel point il aime cette odeur de fin de jour, la percussion obsédante des papillons de nuit contre les vitres – il faudra penser à souffler la flamme pour leur éviter cette peine. L’évier perle d’une goutte, gravide et pourtant suspendue à cette croûte de calcaire qui marque les ans comme les coulées de cires marquent les heures au long des cierges. Gus passe une dernière fois le chiffon doux sur la grande table de chêne dédiée au dîner des gens du service. Il revit les éclats des conversations, les œillades de Nancy et ce mutisme constant d’Yvan, le jeune laquais. Un goût de sauce glace son palais, rémanence d’un plaisir de pain rompu et de taquineries rituelles. Il sait en chacun de leur visage l’inflexion du bonheur et celle de l’épuisement. C’est lui qui d’une poussée sur l’épaule les désancre de la table et les envoie rejoindre leurs chambres sous les celliers. Et s’abandonne, seul enfin, au spectacle des heures tues et des ombres repues.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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