« Solombre » une note de lecture par Alain Nouvel

Après avoir lu SOLOMBRE de Florence Noël

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SOLOMBRE

Le titre, déjà, sur la couverture et la page de garde, attire. Seul comme un soleil noir, comme un hapax, ce mot mystérieux, sombre et ombreux, déjà, appelle au rêve. Solombre,
« c’est l’homme seul en mouvement
Son ombre chevauchant les pavés
Déchaussés »
Et les vers courts se suivent et se font écho … Les mots se répondent, en mineur, le regard galope sur eux, les uns derrière les autres, c’est une voix hallucinée, haletante, qui chante.
« la nuit fuit
par tous les pas de porte
dévore
l’intérieur des instruments … »

La nuit « fuit », « reflue », « s’étiole », mais l’aube qui « fait effraction » est un « matin noir ». « il faudrait de la blancheur » mais laquelle ? Celle de la neige ou du gel,
« quelques mots à peine
sucés dans la croûte du givre »
Mystères de la mort, de la vie, du jour et de la nuit, le féminin y joue son rôle, central, tragique et puissant : « parfois le sang roule
sa face dans le giron des femmes
(…)
et tandis qu’elles soliloquent
un long fil d’angoisse
des enfants paissent entre leurs seins
et songent (…) »
Et voici qu’après l’homme, après « tu », après eux, après « elles », vient enfin « je » dans ce pays sans majuscule.
« ma nuit lue par le revers
retroussée sotte
que j’humilie
de quatre vers ».
Puis, vient le « nous » :
« nos cœurs rougis de terre
moignons désenlacés
pauvres nous à aimer » avant que le « on » ne triomphe, à la fin, ce « on » de l’ombre et de la nuit.

Mais, cet ouvrage est en deux parties, comme un Prélude et Fugue et Fourbure fait écho et répond à Solombre.

Désormais, « les mains grisent
le papier d’une calligraphie
joyeuse », le tempo se fait plus allant, comme si l’enfant « tue » se mettait enfin à parler, des mots évoquant l’enfance perlent le texte : « quenottes », « capuche », « becquée » « poum » « bouleter », il y a cette tentation de jouer du pied avec les flaques :
« du bout des pieds brouiller le ciel
dans son regard de flaque »,

il s’agit aussi de courir, gambader, faire des « escapades », pourtant, le féminin tragique et terrible revient, dans un magnifique poème tout plein du cri du sang :
« je m’écoule chaque mois longuement
sans chair et sans devenir
le corps percé d’un fleuve
charriant le secret millénaire
des Eves »

Après ce fleuve menstruel, la parole devient plus rare, les poèmes s’assèchent, comme se perdant au blanc de la page. Comme si la parole et la femme poète préféraient s’amuïr, se dissoudre jusqu’à n’être plus rien que « la cédille du ça ».

Un très bel ensemble poétique qui a pour ambition de « contempler la contemplation », de faire entendre ce chant du dedans, mais toujours à mi-voix. Une vision tragique et noble du féminin.

 

Alain Nouvel

 

Autres notes de lectures consacrées au recueil Solombre, paru chez Taillis Pré, en mars 2019 :

La cédille du ça, par Angèle Paoli sur son excellent site « Terre de femmes »

Compte-rendu de lecture, par Patrick Devaux, sur le site de l’AERAW

Quand la nuit enfle, par Rony Demaeseneer  sur le site du Carnet et les Instants

SOLOMBRE de FLORENCE NOËL, par Philippe Leuckx, sur le site d’Eric Allard, Les belles phrases